15 décembre 2006 - Ton pull est bleu

Le soleil se lève sur Paris comme s'il avait fini sa nuit au Chaudron après une session intensive de Meisner. Dans des milliers d'entreprises françaises, des machines automatiques distribuent des cafés lyophilisés à la chaîne, à des employés qui gaspillent avec délectation ces secondes qui les rapprochent du week-end. Un vendredi matin d'hiver banal, bien éloigné du principe d'action/réaction prôné par les philosophies ancestrales d'extrême Orient.

Dans les frimas éternels des matins de décembre, une génération entière s'interroge : « Tout cela est-il raisonnable ? ».

Car : qui ne s'est pas réveillé, au moins une fois, hanté par le doute affreux d'avoir commis l'irréparable ? Qui n'a jamais souhaité que, ce que les brumes du réveil ne masquent qu'imparfaitement et temporairement, disparaisse à jamais dans l'oubli ? Qui ne s'est pas dressé d'effroi sur ses oreillers au premier bip du réveil-matin à l'idée qu'il ou elle avait pu faire « ça » – état d'esprit se situant à mi-chemin du « Dis-moi pas que c'est pas vrai ! » et du « Oh putain… » ?

C'est bien la perplexité qui s'éveille ce matin dans les chaumières franciliennes, au souvenir des conversations de la veille – dont voici reproduits quelques extraits.

De Emma à Bernard :

- Tu ne me regardes pas ?

- Non. Je regarde le radiateur

(Radiateur dont il sera établi, plus tard, qu'il ne fait pas partie de l'espèce des amplis.)

De Thomas à Pascal :

- T'es con. Dégage.

(Attention, à partir de là, c'est plus dur à suivre.)

De Clara à Karine (l'une) :

- Ce sont deux mâles, ça ne risque pas de s'emboîter.

La réponse de Karine (la même puisque c'est sa réponse), s'adressant à Sophie (l'une – mais pas la même l'une que Karine l'Une) :

- Ah… T'as pas une femelle ?

De Sophie (pas l'une, l'autre) à François (le seul présent sur les trois enregistrés sur les listes) :

- On s'assoit ?

L'action terminée, de François le Seul à Sophie l'Autre :

- On a l'air con quand on est assis.

Réponse de Sophie l'Autre à François le Seul :

- Oui.

De Karine (pas l'une, l'autre, mais pas la même l'autre que Sophie l'Autre) à Sylvain :

- T'as de toutes petites oreilles. Mais mignonnes.

Tels furent certains des propos qui glissèrent sur le linoléum bleu d'un garage du XII° arrondissement. Or la pratique de conversations trop intenses est formellement déconseillée au seuil de la couette. Il y a eu des études très strictes sur le sujet : cela agite le sommeil, et les tissus ne bénéficient pas du repos nécessaire. Il n'est donc pas étonnant que la productivité nationale s'en ressente.

Et, pendant ce temps, insensible à ces multiples drames personnels, Sylvain envoie des mails d'invitation…

Inconscient.

Ton pull est bleu.



Article ajouté le 2006-12-18 , consulté 206 fois

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